La démonstration la plus évidente d’une force maritime a été pendant des siècles la réalisation de “super-bâtiments”. Durant l’époque de la marine à voile, ces derniers étaient sans conteste les grands vaisseaux à trois-ponts, véritables forteresses flottantes manœuvrées par plus d’un millier d’hommes et portant 100 à 140 canons.
Jean Boudriot, dans un intéressant article consacré au vaisseau de 118 canons L’Océan (Revue Neptunia numéro 102), donne une définition de ce type de navire : « Un vaisseau trois-ponts est un bâtiment disposant de trois batteries continues et couvertes […] Par batterie continue, entendez suite d’artillerie, donc de sabords tribués régulièrement de la proue à la poupe ». Il nous explique, à la suite, les raisons de la construction de tels vaisseaux : « Tout d’abord, raison de prestige. En effet, à l’époque, comme encore aujourd’hui d’ailleurs, les constructions navales représentaient une “technique de pointe”. Un vaisseau trois-ponts est meilleur qu’un vaisseau deux-ponts, non seulement par son artillerie, mais par l’épaisseur et la hauteur de ses murailles, avantage important dans le combat rapproché. Le trois-ponts est, par excellence, vaisseau de pavillon et la présence au combat d’un vaisseau de ce rang à une réelle importance sur le plan moral ».
Cependant, de nombreux reproches étaient fait aux trois-ponts parmi lesquels de faibles qualités à la mer, une stabilité médiocre, un poids considérable, une lenteur importante et un prix extrêmement couteux, « sa construction réclamant, pour certaines pièces, des bois de très fortes dimensions, rares et chers, obtenus à partir des plus grands chênes, âgés parfois de trois siècles, les vieux arbres présentant souvent des défauts difficiles à déceler lors de la mise en œuvre et qui pouvaient causer un prompt dépérissement ».
Du fait de leurs grands défauts, les trois-ponts sont peu appréciés dans la Marine française et relativement peu de vaisseaux de ce type seront construits durant le XVIIIe siècle. La plupart serviront d’ailleurs très peu et il n’est pas faux d’affirmer que jusqu’à la construction des 118 canons de type Sané, dont on a l’habitude de dire qu’ils étaient les “plus beaux vaisseaux du siècle”, commencée à partir des années 1780, et exception faite de La Bretagne, lancée à Brest en 1766, les trois-ponts français du XVIIIe siècle seront de bien médiocres vaisseaux.
A l’exception du Vendôme, renommé Le Victorieux en 1671, construit de 1647 à 1651 à Brest, les premiers vaisseaux à trois-ponts français sont réalisés à partir des années 1660, lorsque la France de Louis XIV commence à vouloir s’imposer comme une puissance maritime digne de ce nom. Durant cette période, les trois-ponts construits ne sont pas nécessairement des vaisseaux de première grandeur, et certains constituent seulement des bâtiments de force moyenne, ne portant que 70 à 80 canons. Ces vaisseaux, trop courts et trop hauts, sans qualités, sont rapidement abandonnés. On peut considérer que, dès les années 1690 en France, la formule trois-ponts est uniquement réservée à des vaisseaux de premier rang portant plus de 90 canons, ce qui n’est pas le cas en Angleterre, qui restera encore longtemps fidèle aux “petits” vaisseaux trois-ponts.
Ne nous intéressant sur cette page qu’aux vaisseaux français à trois-ponts du XVIIIe siècle, je n’en dirai pas plus à propos des trois-ponts de la marine de Louis XIV. Je précise simplement qu’il fut construit 37 vaisseaux à trois-ponts de 1660 à 1694, dont les fameux Royal Louis (1667 et 1692) et Soleil Royal (1669 et 1692). Durant les vingt dernières années de règne de Louis XIV, aucun nouveau vaisseau à trois-ponts n’est mis en construction et l’on se contente des bâtiments de cette catégorie construits au début des années 1690.
A la mort de Louis XIV, le 1er septembre 1715, la Marine française compte encore, sur le papier, onze vaisseaux à trois-ponts dans ses rangs. Inactifs depuis des années et dans un état lamentable, tous sont condamnés ou désarmés entre 1716 et 1717. En 1720, la France ne dispose plus d’aucun vaisseau de ce type. Le Royal Louis de 1692, vaisseau le plus important que la France ait construit sous le règne de Louis XIV, est désarmé en 1716, condamné en 1723 et démoli à Brest en 1727.
De Louis XV à la fin de la guerre d’Indépendance.
La mise en construction d’un nouveau vaisseau à trois-ponts arrive enfin en janvier 1723, année durant laquelle est construit à Brest, sur les plans de l’ingénieur Laurent Hélie, un magnifique vaisseau de 110 canons, Le Foudroyant. Ce vaisseau, mis à flot en avril 1724 et achevé l’année suivante, présente une longueur dépassant 173 pieds et doit porter 30 canons de 48 dans la première batterie, 32 canons de 18 dans la seconde, 28 canons de 12 dans la troisième, ainsi que 16 canons de 8 et 4 de 6 sur les gaillards. Le Foudroyant ne naviguera cependant jamais et sera condamné en 1742 après avoir attendu pendant 18 ans un armement que le règne de Louis XV ne lui assura jamais. Il faut dire que l’activité des chantiers de construction français durant la première partie du règne de Louis XV est le meilleur témoignage d’une politique de désengagement dans le domaine de la marine. Les constructions neuves ne sont engagées durant cette période que pour soutenir une activité minimum dans nos arsenaux, une longue période de paix, ainsi que des difficultés financières de l’Etat, justifiant cela.
Le 14 mars 1740 est mis en chantier un nouveau trois-ponts, le Royal Louis, troisième du nom. Les plans sont établis par Blaise Ollivier, constructeur jouissant d’une grande réputation. Malheureusement, le 25 décembre 1742, un incendie de l’atelier menuiserie de l’arsenal de Brest se propage au navire qui, en six heures, est détruit entièrement sur cale. Le vaisseau, alors achevé jusqu’au 3e pont, les baux des gaillards en place, devait être lancé durant l’année 1743. L’incendie serait dû à un acte de malveillance d’un certain Pontleau, étranger qui fut arrêté et exécuté. Ce bâtiment aurait été le plus grand vaisseau de l’époque et le premier à être percé à seize sabords à la batterie basse. Ses dimensions étaient en effet impressionnantes pour l’époque : longueur 190 pieds (61,75 m), largeur 51 pieds 1 pouce (16,60 m), creux 24 pieds 4 pouces (7,90 m). L’artillerie comportait 124 pièces ainsi répartis : 32 canons de 36 dans la batterie basse, 34 canons de 18 dans la deuxième batterie, 34 canons de 12 dans la troisième batterie, 18 canons de 8 sur les gaillards, et 6 canons de 4 sur la dunette.
Durant les décennies 1740 et 1750, la Marine française ne compte donc plus le moindre trois-ponts. C’est précisément à cette époque que l’on commence à construire en France plusieurs bâtiments d’un nouveau type, les deux-ponts de 80 canons pourvus d’une batterie basse percée à quinze, caractéristique jusque là réservée aux seuls vaisseaux à trois-ponts. Le premier de ces vaisseaux, Le Tonnant, construit en 1743 à Toulon sur des plans de François Coulomb, est d’ailleurs classé vaisseau de premier rang jusqu’en 1750. Quelques années après la construction du Tonnant est réalisé à Brest entre 1748 et 1749, sur des plans de Jacques Luc Coulomb, un autre vaisseau deux-ponts de 80 canons. Ce dernier a deux particularités qui peuvent alors laisser à penser que la formule trois-ponts n’a plus véritablement d’avenir en France. Tout d’abords le nouveau vaisseau est baptisé le Soleil Royal, nom très symbolique habituellement destiné, à l’instar des Royal Louis, aux plus grands et aux plus forts bâtiments de la flotte. La Marine française n’a pas eu de Soleil Royal dans ses rangs depuis cinquante ans et la décision de donner ce nom à un vaisseau deux-ponts, et non à un trois-ponts, est l’illustration du désintérêt de plus en plus grand que l’on porte à cette formule en France depuis le début du XVIIIe siècle. La seconde particularité de ce vaisseau de 80 canons réside dans l’armement de sa seconde batterie, portant non pas des canons de 18 comme c’est le cas jusqu’alors sur les trois-ponts français, mais des canons de 24. Dans ces conditions, la force de ce vaisseau devient considérable et lui permet même de pouvoir soutenir le feu d’un trois-ponts classique.
Ce n’est qu’une quinzaine d’années après la destruction par le feu du troisième Royal Louis qu’un quatrième vaisseau de ce nom est mis en chantier à Brest, le 1er juin 1758. L’ingénieur chargé de sa réalisation est Jacques-Luc Coulomb, né en 1713, qui deviendra ingénieur en chef du port de Brest et se retirera en 1767. Cet ingénieur a travaillé sous les ordres de Blaise Ollivier et a suivi la construction du troisième Royal Louis. En principe, les plans sont les mêmes que ceux du bâtiment de Blaise Ollivier. Ses dimensions sont identiques, mais son artillerie est sensiblement différente : 32 canons de 36 à la première batterie, 34 canons de 24 (et non de 18 comme le précèdent Royal Louis) à la deuxième batterie, 34 canons à la troisième batterie, 6 canons de 8 au gaillard d’avant et 10 au gaillard d’arrière. Soit en tout 116 canons. Le bâtiment, mis à flot en mai 1759, atteint de nombreux défauts de construction et de pourriture sèche, rendant les bois friables et cassants, sera rayé des liste en 1772 et démoli en 1778.
A la même époque que la mise en chantier du quatrième Royal Louis commence à Rochefort la construction d’un autre trois-plans, sur les plans de l’ingénieur Clairin-Deslauriers. Baptisé dans un premier temps L’Impétueux, le vaisseau prend le nom de Ville de Paris en janvier 1762, car sa construction est financée par la municipalité de Paris, conformément à la politique navale de Choiseul suite au désastre de la guerre de Sept Ans. Mis à l’eau le 19 janvier 1764, La Ville de Paris a la particularité de ne pas avoir d’artillerie sur les gaillards et ne présente donc que trois étages d’artillerie, regroupant 90 canons. En vérité, le vaisseau ne doit pas être plus puissant que le Royal Louis. On ajoutera finalement, en 1779, 14 canons de 8 sur les gaillards. La Ville de Paris sera capturée par les anglais, le 12 avril 1782, lors de la bataille des Saintes, et coulera peu après lors d’une tempête près de Terre-Neuve, en septembre 1782.
A l’instar de la municipalité de Paris, les États de Bretagne décident également de financer la construction d’un vaisseau de premier rang. Celui-ci, nommé La Bretagne, construit à Lorient puis Brest sur les plans d’un ingénieur de réel talent, Groignard, aura une construction longue et difficile, commencé en 1764, lancé en 1766 et véritablement opérationnel en 1777. Ce vaisseau présente les dispositions classiques du trois-ponts ; il sera le premier bâtiment de cette catégorie à montrer de bonnes qualités à la mer. Il deviendra Le Révolutionnaire en octobre 1793 et sera condamné en 1796.
La France commence ainsi la guerre d’Indépendance avec seulement deux vaisseaux trois-ponts : La Ville de Paris et La Bretagne. Pour remédier à cet état de fait, sont construits à Toulon, Le Terrible et Le Majestueux sur les plans de l’ingénieur J.-M.-B. Coulomb ; à Brest, le Royal Louis sur les plans de Guignace ; à Rochefort, L’Invincible, sur les plans de Clairin Deslauriers, qui avait déjà réalisé La Ville de Paris. Tous ces trois-ponts, entrés en service au tout début des années 1780, sont percés à 15 et armés de 110 canons ; aucun ne présentera toutes les qualités désirées pour son rang. Il est intéressant de noter que le Royal Louis fut construit pour porter des canons de 48 livres, et non de 36 comme c’est habituellement le cas, dans sa batterie basse. Finalement, il les portera jusqu’en décembre 1782, date à laquelle ces canons furent installés sur Le Majestueux qui ne les gardera que quelques mois, jusqu’en février 1783.
Ainsi, de l’avènement de Louis XV (1715) jusqu’à la fin de la guerre d’Indépendance, la France n’a mis en chantier que neuf trois-ponts. Parmi eux, cinq sont mis en construction durant le règne de Louis XV, aucun ne sera jamais véritablement armé. Le premier, Le Foudroyant, ne naviguera pas ; le deuxième, le Royal Louis “numéro trois” ne sera pas achevé puisque détruit par incendie sur son chantier ; le troisième, le Royal Louis “numéro 4″, ne fera jamais campagne ; les deux derniers, La Ville de Paris et La Bretagne, resteront également totalement inactifs jusqu’au commencement du règne de Louis XVI (1774) et le début de la guerre d’indépendance américaine (1775). Ce désintérêt pour la formule trois-ponts durant le règne de Louis XV s’explique avant tout par les défauts, que nous avons déjà vus, de ce type de navire, dont la construction se révèle toujours être longue, difficile et coûteuse, pour un résultat jugé au final décevant.
Les vaisseaux de 118 canons de type Sané.
A la suite du concours de 1782, pour l’adoption du plan type pour les vaisseaux de 74 canons, le chevalier de Borda suit la même démarche pour les plans d’un vaisseaux trois-ponts. Le chevalier en fixe les principales caractéristiques : le bâtiment doit porter 118 canons ; la batterie basse, devant être percée à seize sabords, doit être armée de canons de 36 livres ; la deuxième batterie doit être armée de canons de 24, la troisième de 12, et les gaillards de 8. La longueur d’étrave à étambot doit être de 196 pieds (63,82 m), la largeur hors membrure est fixée à 50 pieds (16,25 m), le creux à 25 pieds (8,12 m). La hauteur de batterie ne doit pas être inférieure à 5 pieds (1,62 m), le vaisseau portant 7 mois de vivres et 4 mois d’eau pour un équipage de 1100 hommes.
On remarque que les dimensions fixées par Borda sont nettement supérieures aux vaisseaux à trois-ponts français construits jusqu’alors.
Des dix projets fournis, c’est celui de J.-N. Sané qui est retenu, non sans quelques correctifs du Chevalier de Borda. Le plan est largement inspiré de celui donné quelques années plus tôt pour les vaisseaux de 74 canons.
Le plan du vaisseau de 118 canons ayant été adopté, l’ordre est donné, le 30 septembre 1785, de mettre en chantier les deux premiers bâtiments de ce type. L’un à Brest sous le nom des États de Bourgogne car c’est un don au Roi de cette province. Le second à Toulon, il s’agit du Commerce de Marseille, car financé par les commerçant de la ville de Marseille. Ces deux bâtiments sont les premiers des neuf vaisseaux de 118 prévus au programme de 1786 organisant notre marine en neuf escadres, chacune avec un trois-ponts à sa tête, les anciens trois-ponts de 110 canons devant être progressivement remplacés par des 118 de Sané.
Très rapidement, en 1790, est mis en construction un nouveau vaisseau de 118 canons à Toulon, il s’agit du Dauphin Royal.
Au total entre 1785 et 1813, seize trois-ponts de type Sané-Borda seront mis en chantier. La construction des deux premiers débute, nous l’avons vu, sous l’Ancien Régime (Le Commerce de Marseille et Les États de Bourgogne). Trois autres vaisseaux de ce type sont mis en chantier durant la Révolution ( Le Dauphin Royal, Le Vengeur et La République française). La construction des onze autres a lieu durant le Premier Empire (L’Austerlitz, Le Marengo, Le Monarque, Le Montebello, L’Impérial, Le Tonnant, Le Roi de Rome, L’Inflexible, Le Héros, Le Formidable et Le Souverain). Seul cinq de ces derniers vaisseaux de 118 canons commencés sous l’Empire entreront en service avant 1815. Le Roi de Rome, mis en chantier en 1811 en l’honneur de la naissance du fils de Napoléon, ne sera jamais terminé. Plusieurs de ces vaisseaux changeront plusieurs fois de nom.
Trois 118 canons seront perdus au combat : Le Commerce de Marseille, capturé par les anglais lors du siège de Toulon en 1793, L’Orient, qui explose durant la bataille d’Aboukir en 1799, et L’Impérial, qui brûle à Saint-Domingue en 1806.
Il est également intéressant de noter que quatre vaisseaux de 118 canons (Le Tonnant, Le Souverain, Le Montebello et La Ville de Paris -ex Le Marengo-) seront équipés de moteurs à vapeur entre les années 1850 et 1860. Le dernier 118 canons utilisé est Le Montebello, construit en 1810-1812, qui fini sa carrière en 1867, avec une modeste machine à vapeur prévue initialement pour L’Océan.
Les 118 canons conçus par J-N Sané sont, comme souvent en ce qui concerne les navires conçus par cet ingénieur, une grande réussite. L’ingénieur Tupinier écrit d’ailleurs en 1822 : « Je ne proposerai certainement jamais de toucher au vaisseau de 118 canons de M. le baron Sané, de l’aveu de tous les marins, c’est le chef-d’œuvre de l’architecture navale. »
Sources :
- Demerliac, Alain. “Nomenclature des navires français de 1715 à 1774”.
- Demerliac, Alain. “Nomenclature des navires français de 1774 à 1792”.
- Boudriot, Jean. “Modèles historiques du Musée de la Marine”.
- Delacroix, Gérard. “Monographie du Commerce de Marseille”.
- Humbert, Jean-Marcel ; et Bruno Ponsonnet (sous la direction de). “Napoléon et la mer : Un rêve d’Empire”.
- Revue Neptunia numéro 102. Article de Jean Boudriot consacré au “Vaisseau trois-ponts l’Océan”.
- Revue Neptunia numéro 113. Article de Jean Boudriot consacré aux “Royal Louis”.