La frégate de 18

Introduction :

A partir du XVIIIe siècle, les frégates connaissent un développement grandissant et une utilisation opérationnelle accrue. De taille plus réduite que les vaisseaux, plus fine de coque, elles atteignent une vitesse et une maniabilité supérieures qui en font d’excellents éclaireurs, en marge des grandes escadres, et des adversaires redoutables dans la lutte contre le commerce ennemi. A la différence des vaisseaux, elles ne comportent qu’une batterie couverte et une artillerie plus ou moins importante sur le pont.

La frégate, même si elle ne peut rivaliser au combat avec les vaisseaux de ligne, est indispensable à toute marine de guerre digne de ce nom. Sa vitesse et sa manœuvrabilité lui permettent d’échapper aux vaisseaux, tandis que son armement est suffisant pour provoquer la terreur des navires plus petits, ou des navires marchands ennemis. La frégate est capable de mener à bien un grand nombre de missions. Durant les batailles, elle est utilisée pour relayer les signaux, porter les ordres, soutenir de son feu les bâtiments les plus menacés, leur céder une partie de leur équipage, ou les prendre en remorque. Elle est capable de porter au bout des mers les dépêches et les ordres vers les escadres les plus lointaines. Elle est en outre le principal moyen de communication avec les colonies. Enfin, sa vitesse et son armement en fait un magnifique corsaire et un excellent "forceur de blocus". Elle assure l’escorte des convois et la surveillance des ports ennemis.

Jean Boudriot, dans son ouvrage consacré aux frégates de la Marine de France, explique que l’ « on peut distinguer deux phases dans l’évolution de la frégate. La première caractérisée par l’emploi de petits vaisseaux à deux ponts et de modestes bâtiments dénommés frégates légères, cette période s’achève au milieu du XVIIIème siècle avec l’abandon des petits vaisseaux et la "promotion" de la frégate qui, perdant son qualificatif de légère, acquiert les caractéristiques et des qualités qui lui seront propres, bref devenant la "frégate moderne" dont l’artillerie et les dimensions ne cesseront de croître au cours de cette seconde phase ».

Durant cette seconde phase, qui débute dans les années 1740, la Marine française fait construire cinq types de frégate : la frégate de 8, la frégate de 12, la frégate de 18, la frégate de 24 et la frégate de 30. Il est à noter que si les vaisseaux sont caractérisés, nous l’avons vu dans les articles antérieurs, par le nombre de leurs canons, il n’en est pas de même pour les frégates, celles-ci étant généralement définies et classées par le calibre des canons armant leur batterie, exprimé par la masse, en livres, du projectile tiré. Ainsi, la frégate de 8 porte des canons de 8 livres, la frégate de 12 porte des canons de 12 livres, etc.

Parmi ces différents types de frégate, la frégate de 18 est la plus utilisée par la marine du Premier Empire.

Historique de la frégate de 18 :

Le plus ancien texte concernant la frégate dite de 18 est un mémoire daté du 22 novembre 1762 rédigé par l’ingénieur Jacques-Augustin Lamothe, alors sous-constructeur au port de Brest (il deviendra sous-ingénieur en 1765 par application de l’ordonnance de la même année, puis ingénieur-constructeur en 1766, et prendra sa retraite en 1784 avec ce titre). Dans son rapport, Lamothe propose la construction de grandes frégates portant une batterie de 30 canons de 18 livres et 20 canons de 8 sur les gaillards. Ces frégates, ayant une bonne marche et une bonne manœuvrabilité, pourraient, selon lui, s’attaquer efficacement au commerce ennemi. Lamothe propose de construire une douzaine de ces nouvelles frégates dans des ports de commerce tels que Saint-Malo, Bordeaux, Nantes où l’on dispose de tout ce qui est nécessaire. Le mémoire de Lamothe n’a pas de suite.

Un autre mémoire concernant les frégates de 18 est rédigé en novembre 1775 par Joseph-Marie-Blaise Coulomb, ingénieur-constructeur au port de Toulon, qui propose l’établissement d’un nouveau rang de frégates portant 26 canons de 18 sur le pont et 10 de 8 sur les gaillards. "Frégates réunissant la force et la marche", Coulomb estime que ces navires seraient propres à protéger le commerce, faire des croisières, intercepter ou convoyer des convois, et assurer la liaison avec les colonies.

Un nouveau mémoire daté de juillet 1778, rédigé par Pinet, propose également la construction de frégates fortement armées et dotées, grâce à leur construction légère, d’une marche avantageuse. Ces frégates étant ainsi capables d’accomplir de nombreuses missions, aussi bien près des côtes que sur des mers lointaines.

Tous ces mémoires annoncent l’adoption d’un nouveau type de frégate : la frégate de 18. A court terme, celle-ci consacre l’abandon du vaisseau de 64 canons. A long terme, elle aura également pour conséquence l’abandon des frégates de 12, à la fin du siècle.

Les premières frégates de 18 sont mises en chantier en 1781 dans les ports de Brest, Toulon, Rochefort, Lorient et Saint-Malo. Il s’agit de la Nymphe et de la Vénus à Brest, de la Junon et de la Minerve à Toulon, de la Méduse à Lorient, de la Driade à Saint-Malo et de la Pomone à Rochefort. La construction de ces nouveaux bâtiments répondent en vérité à l’adoption par l’Angleterre de fortes frégates surclassant par leur artillerie les frégates françaises armées de canons de 12 livres.

Les plans des premières frégates de 18 sont confiés à cinq ingénieurs : Sané, Coulomb, Segondat, Bombelle, et Lamothe fils ; ceci afin d’effectuer des comparaisons entre les différentes frégates et déterminer ainsi le meilleur plan à retenir comme plan type pour les futures frégates de ce type. Bien qu’un plan modèle ne soit donc pas adopté pour les frégates ainsi qu’il a été fait pour les vaisseaux de ligne, le maréchal de Castries, Ministre de la Marine d’octobre 1780 à septembre 1787, et le chevalier de Borda en font déterminer les principales caractéristiques et leur armement. Ce dernier varie de 26 à 28 canons sur les premières frégates construites. Rapidement cependant, du fait de la longueur des frégates, elles sont systématiquement percées à 14 et donc armées de 28 canons dans leur batterie. La première frégate de 18 "percée à 14 », et portant ainsi 28 canons de 18, est la Concorde, construite à Brest en 1791 par Lamothe fils. A cette augmentation de l’artillerie principale s’ajoute l’adoption, en 1786 et 1787, de l’obusier, qui permet d’augmenter l’artillerie haute avec l’installation de 4 obusiers de 36.

La décision ministérielle de 1786 porte à 60 le nombre total des frégates françaises, dont 20 portent du 18 et 40 du 12. En 1790, 17 frégates de 18 ont été construites et 14 sont encore en service dans la Marine française.

Durant les années de la Révolution, l’on constate une nouvelle orientation dans la construction des frégates avec notamment la création de grandes frégates portant des canons de 24 livres. Cette initiative reste cependant limitée à quelques bâtiments de ce type, et on continue à construire en grand nombre des frégates de 18, de préférence à celles de 12, dont les dernières seront lancées en 1798 et 1799. De nouveaux plans de frégates de 18 sont donnés par d’autres ingénieurs : Degay, Gauthier, Ozanne, Forfait. Parallèlement, les ingénieurs Bombelle et Blaise Coulomb cessent leurs activités. Les constructions se font non seulement dans les trois grands ports militaires auxquels vient bientôt s’ajouter Lorient, mais aussi sur des chantiers de ports de commerce : Bordeaux, Bayonne, Dunkerque, Le Havre, Nantes et Paimboeuf. L’armement des frégates de 18 varient d’un bâtiment à l’autre. Sur les gaillards, l’on compte 4 à 6 canons de 8 sur celui d’avant, et 6 à 8 sur l’arrière ; par la suite, sont disposés les 4 obusiers de 36, ce qui oblige à limiter et même supprimer la petite dunette. Ainsi, les frégates de 18 portent de 42 à 44 bouches à feu, augmentation sensible par rapport aux 26 canons de la batterie et aux 6 canons des gaillards de la formule d’origine.

Lorsque l’amiral Decrès arrive, en 1801, au ministère de la Marine et des Colonies, le nombre de frégates est tombé à une quarantaine. La construction en grand nombre des frégates de 18, qui avait largement ralentie entre 1796 et 1799, est ainsi relancée. Elles sont réalisées sur les plans de Rolland, Pestel et Sané ; les plans dressés par ce dernier étant ceux qui seront le plus suivis, notamment à partir de 1806. En 1810, théoriquement, seuls les plans de Sané doivent être suivis pour la construction des frégates de 18. En pratique toutefois, un certain nombre de frégates sont construites selon les plans, très proches de ceux de Sané il est vrai, de Pierre-Jacques-Nicolas Rolland (1769-1837), homme de confiance de Sané, et futur inspecteur général du génie maritime pendant la Restauration.

Sous l’Empire, beaucoup de bâtiments sont construits dans des chantiers étrangers sous contrôle français : Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gênes, Venise, Trieste. La frégate de 18, de plus en plus standardisée, porte alors une artillerie puissante. La batterie est toujours armée de 28 canons de 18 mais l’adoption de nouvelles caronades en fer permet de porter l’artillerie des gaillards à 8 caronades de 36 complétées par autant de canons de 8 livres. Ces nouvelles caronades adoptées au début de 1806 sont cependant considérées comme trop pesantes et l’année suivante, elles sont remplacées par des caronades de 24. La frégate de 18 porte donc au moins 44 bouches à feu, parfois même 46.

A la chute de l’Empire en 1814, la Marine française dispose de 34 frégates à flot, et 22 sont en chantier. Mais sur ce dernier nombre, seules une dizaine sont en construction en France.

Sous la Restauration, les frégates de 18 sont toujours appréciées et, malgré la surcharge due à l’augmentation de leur artillerie, elles restent d’excellents bâtiments. Pourtant, aucune frégate de 18 ne sera plus mise en construction et on se contente, entre 1816 et 1823, de terminer la construction de celles en chantier. La force de la frégate de 18, sans être négligeable, n’est plus comparable à la puissance des nouvelles grandes frégates, portant des canons de 24 et de 30, et armées de 50 à 60 bouches à feu. En conséquence, le programme Tupinier, établi en 1824, prévoit l’abandon des frégates de 18. Celles qui sont à flot sont classées en troisième rang, derrières les frégates de 50 canons (deuxième rang) et de 60 canons (premier rang). L’on continue malgré cela à améliorer les bâtiments de ce type, notamment par l’introduction, en 1837 (la Marine française compte encore alors 13 frégates de 18 dans ses listes), du canon-obusier, nouvelle bouche à feu particulièrement dévastatrice qui condamnera à brève échéance la marine traditionnelle.

En 1850, presque soixante-dix années après la mise en chantier des premières frégates de 18, il existe encore 5 bâtiments de ce type en service dans la Marine française.

Sources :
- Boudriot, Jean. La frégate. Marine de France. 1650-1850.
- Boudriot, Jean. Monographie de la frégate de 18 La Vénus.
- Roche, Jean-Michel. Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours.

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8 réflexions sur “La frégate de 18

  1. Super article, je construis actuellement, une frégate au 1/75e " La Concorde " et c’est super !

  2. Bonjour, je vous félicite pour l’ excellent travail. Je recherche les infos sur la frégate Lépante (époque 1863) merci beaucoup
    Yan

  3. Merci Nicolas. Peux tu me dire si les frégates de la classe Consolante construites à Saint Servan sont des plans Sané ou François Pestel?

  4. @ Yanu : Encore merci pour votre message. Comme je vous l’ai dit dans notre échange de mails, la "frégate Lépante" est en fait un vapeur à roues espagnol nommé "Lepanto". Si des lecteurs ont des informations sur ce bâtiment, qu’ils n’hésitent pas à se manifester.

    @ X07 : Plusieurs frégates de 18 construites à Saint-Malo/Saint-Servan entre 1795 et 1810 sont effectivement issus des plans de François Pestel. Il s’agit de la Consolante (1795), la Didon (1796), la Bellone (1803), l’Italienne (ex-la Sultane – 1803), la Piémontaise (1804) et la Néréide (1808). Deux autres frégates, la Danaé (1804) et la Galathée (1808), construites à Gênes, semblent également avoir été construites sur les plans de Pestel.

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