La Ville de Paris (1764 – 1782)

La guerre de Sept Ans fut très désastreuse pour la France, et particulièrement pour sa marine. Dans un mémoire de 1765, le duc de Choiseul décrit l’état dans lequel il la trouva et les décisions qu’il prit pour y remédier en octobre 1761, lorsqu’il fut nommé ministre de la Guerre et de la Marine : « Le peu qui restait dans les magasins était à l’encan, on n’avait pas de quoi ni radouber ni équiper les vaisseaux qui avaient échappé au combat de M. de Conflans. La marine devait partout, n’avait pas un sou de crédit… La finance ne pouvait rien me fournir. J’imaginais le don gratuit des vaisseaux. Je risquais ce moyen vis-à-vis des Etats du Languedoc qui se tenaient. Il réussit et de là, tous les corps de l’Etat qui, deux ans avant, avaient porté leur vaisselle à la monnaie avec réticence, s’émurent, par mes insinuations, au point que j’eus librement 18 millions de livres dans l’année pour la marine de Votre Majesté. »

Ainsi, sur les 22 vaisseaux lancés entre 1762 et 1768, cinq seulement proviennent directement du financement royal. Les 17 autres sont construits grâce aux dons des divers corps constitués qui composent la France de l’époque ainsi qu’à ceux des particuliers. Parmi ces vaisseaux, on compte deux trois-ponts dont la Ville de Paris (le second est la Bretagne).

En 1756, François-Guillaume Clairin-Deslauriers, constructeur réputé à qui l’on doit déjà alors le 80 canons le Duc de Bourgogne, vaisseau disposant de réelles qualités, est appelé à Versailles par le Secrétaire d’Etat à la Marine Machault qui lui demande de construire un vaisseau à trois-ponts. A cette époque, la Marine française ne compte plus le moindre vaisseau de ce type dans ses listes et certains s’interrogent même quant à l’utilité réelle de ces navires étant donné leurs trop grands défauts. Deslauriers accepte et le vaisseau est mis en chantier l’année suivante, à Rochefort, sous le nom d’Impétueux. Sa construction est toutefois rapidement stoppée du fait de la guerre et des difficultés d’approvisionnements en bois.

En 1762, enfin, la construction du vaisseau est reprise grâce au financement de la municipalité de Paris, qui s’était proposé au Roi de financer la construction d’un trois-ponts. Le vaisseau, renommé logiquement la Ville de Paris, est mis à l’eau avec succès le 19 janvier 1764. Ses dimensions sont les suivantes : longueur 177 pieds (57,85 m), largeur 48 pieds 6 pouces (15,76 m), creux 23 pieds 5 pouces (7,47 m). Selon le sous-constructeur Pic, le trois-ponts a une «forme semblable à celle du Duc de Bourgogne dont la carenne a été accrue en proportion relative pour lui faire porter du 90 canons ». Le chevalier de Fabry en reçoit le commandement et la charge de surveiller la bonne fin des travaux. Il appareille de l’île d’Aix le 29 mai et arrive à Brest quelques jours plus tard, le 3 juin. Les qualités du vaisseaux sont rapidement reconnues : «M. le Chevalier de Fabry qui commandait ce vaisseau lui reconnût les plus excellentes qualités pour la navigation, et par la force de son coté, de ses liaisons et de son artillerie, les plus avantageuses pour la guerre ». Pour ce nouveau succès, Clairin-Deslauriers est nommé ingénieur constructeur de Rochefort en 1765. La même année, il est anobli par le Roi et le cordon de Saint-Michel lui est octroyé en 1768.

Pourtant, le 2 juin 1764, quelques mois seulement après son lancement, la Ville de Paris est désarmée à Brest où elle reste inactive – un peu à l’image du trois-ponts la Bretagne – jusqu’en 1778.

A l’origine, l’armement de la Ville de Paris est unique en son genre. Le vaisseau ne comporte en effet ni gaillards, ni dunette et ne présente ainsi que trois étages d’artillerie, regroupant 90 canons : 30 de 36, 32 de 24 et 28 de 12. Cette formule assez étrange, voulue semble t’il par Deslauriers, fit l’objet de quelques critiques à l’époque. Elle n’est pas sans rappeler la formule qui sera adoptée en 1824 pour les vaisseaux de 90 canons, dont les gaillards réunis formeront un troisième pont dont seule la partie arrière sera couverte.

La Ville de Paris.

La Ville de Paris.

La Ville de Paris portant la marque du comte de Guichen.

Réarmée en mai 1778, la Ville de Paris participe, le 27 juillet, à la bataille d’Ouessant. Le vaisseau porte alors la marque du comte de Guichen – entouré du capitaine Peynier et des lieutenants de vaisseau Halna du Fretay et Sallion de Chef du Bois – qui commande la deuxième division de l’escadre blanche (celle du centre) avec sous ses ordres le Réfléchi, de 64 canons, et l’Actif, de 74 canons. Il précède dans la ligne de file la Bretagne, vaisseau amiral du comte d’Orvilliers, commandant de l’escadre. Durant les combats, le trois-ponts est constamment au cœur de la bataille et engage notamment le Victory de Keppel, le Prince George et le Formidable. D’Orvilliers, écrit dans son rapport que « la Ville de Paris a été le vaisseau de toute l’armée qui a essuyé le plus de feu et qui en a le plus rendu ». Guichen, pour sa conduite, reçoit le cordon rouge.

Fait intéressant à noter, le comte du Chaffault, lieutenant général des armées navales françaises, avait au début de l’année refusé d’embarquer sur le trois-ponts, qu’il n’appréciait guère du fait de sa tendance incoercible à dériver. Il lui avait préféré la Couronne, vaisseau deux-ponts de 80 canons.

Lors de sa refonte au 2/3, effectuée à Brest entre septembre 1778 et avril 1779, la Ville de Paris perd son originalité par l’adjonction d’un gaillard d’avant, d’un gaillard d’arrière et d’une dunette, les logement établis sous celle-ci permettant le percement à 16 sabords du troisième pont au lieu de 14 dans la formule d’origine. La force du vaisseau passe ainsi à 100 canons : 30 de 36, 32 de 24, 32 de 12 et 6 de 6 sur le gaillard d’avant.

En 1779, le navire, commandé par le capitaine de vaisseau Huon de Kermadec, porte toujours la marque de Guichen et fait partie de l’armée combinée franco-espagnole, commandée par d’Orvilliers, chargée de couvrir un débarquement à Wight. Malheureusement, une épidémie s’abat sur l’escadre et la campagne de la Manche est un échec. On compte sur le bâtiment 560 malades et 61 morts. L’escadre est désarmée à Brest le 14 septembre. Guichen, lieutenant général depuis le 1er mars 1779, remplace d’Orvilliers. Il est nommé commandant de la marine du port de Brest et est appelé à diriger la future escadre des Antilles. Il quitte Brest le 3 février 1780, mais sur la Couronne de 80 canons, la Ville de Paris devant passer en grand carénage. Au cours de ce nouveau radoub, le trois-ponts est doublé en cuivre, en septembre 1780. Ce doublage, encore rare dans la Marine française – mais déjà généralisé dans la Royal Navy – à cette époque, accentue de façon significative les qualités nautiques du bâtiment. Son armement évolue également car on installe 4 canons de 8 livres au gaillard d’arrière, portant à 104 le nombre de canons armant le vaisseau.

Combat d’Ouessant, le 27 juillet 1778. Par T. Gudin, Musée de la Marine.

La Ville de Paris portant la marque du comte de Grasse.

Nominé au grade de lieutenant-général et au commandement de la flotte de Brest en cours d’armement pour les Antilles en février 1781, le comte de Grasse choisit, assez logiquement, la Ville de Paris comme vaisseau amiral. Le 14 mars, un dîner est organisé à bord du vaisseau pour honoré le marquis de Castries, nouveau Ministre de la Marine, arrivé à Brest la veille pour assister au départ de la flotte. Le 22, à six heures du matin, l’escadre, composée de 21 vaisseaux, appareille.

Le 29 avril, elle attaque l’amiral Hood et ses 17 vaisseaux devant la Martinique, bloquée depuis 50 jours par les Anglais. Le combat durera plusieurs jours. Le 1er mai, le comte de Vaudreuil, commandant du Sceptre, écrit dans son journal : «Cette rencontre semblait nous promettre un plus heureux succès, ; c’est la grande inégalité de marche de nos vaisseaux dont le plus grand nombre n’était pas doublé en cuivre qui nous empêcha de profiter de cette circonstance ». En faite, le doublage en cuivre des vaisseaux anglais sauveront plusieurs fois ces derniers du désastres durant la campagne. La Ville de Paris compte 18 morts et 56 blessés durant les affrontements.

Le 2 juin, l’escadre de De Grasse prend l’île de Tobago. Quelques jours plus tard, le 5 juin, l’escadre de l’amiral anglais Rodney, forte de 24 vaisseaux, apparait mais refuse finalement le combat contre l’escadre française, qui ne compte pourtant que 23 vaisseaux. Ici encore, les vaisseaux français, dont un trop faible nombre sont doublés en cuivre, ne sont pas assez rapides pour rattraper leurs homologues anglais.

Le 16 juillet, la flotte française arrive au Cap-Français, à Saint-Domingue. C’est ici que de Grasse va prendre la décision la plus importante de cette guerre. Recevant un appel au secours de Washington dont les forces sont épuisées, il décide en effet de se porter à son secours. Il imagine une manœuvre d’encerclement combinée terre-mer des forces anglaises rassemblées à Yorktown. Rochambeau, Washington et La Fayette doivent empêcher les Anglais de partir par voie de terre. De Grasse se charge quant à lui de fermer la porte de la mer.

Partie le 3 août, l’escadre française arrive dans la baie de Chesapeake le 29 du même mois. De Grasse débarque 3000 hommes de troupes afin de commencer le siège. Le 5 septembre, l’escadre anglaise arrive à New York. Elle est commandée par Graves sur le London, avec Hood à l’avant-garde sur le Barfleur et Drake à l’arrière-garde sur la Princess. Les Français ne se laissent pas surprendre au mouillage, car Graves décide de ne pas attaquer immédiatement. Commencé à 14h, le combat finit à 18h30. Fortement endommagée, la flotte anglaise se retire. Après cinq jours d’observation, les vaisseaux anglais retournent à New-York. Les Anglais sont vaincus, Cornwallis, bloqué à Yorktown avec son armée, est contraint de se rendre, le 19 juin 1781. Les Anglais ont perdu la guerre.

Bataille de la baie de Chesapeake, le 5 septembre 1781. Par V. Zveg (1962).

Bataille de la baie de Chesapeake, le 5 septembre 1781. Par V. Zveg (1962).

Pour autant, la paix ne vient pas. Après la chute de Yorktown, de Grasse retourne aux Antilles pour réparer et reposer ses équipages. Saint-Cezaire, alors capitaine de la Ville de Paris, prend le commandement du Northumberland de 74 canons. Il est remplacé par le capitaine de vaisseau La Villéon. L’escadre arrive à Fort-Royal le 26 novembre.

Le 5 janvier 1782, de Grasse s’empare de l’île de Saint-Christophe malgré la présence des vaisseaux de Hood.

La chance et le succès abandonnent cependant l’amiral français, son vaisseau et son escadre. Le 8 avril, de Grasse, sur la Ville de Paris, quitte la Martinique pour Saint-Domingue avec sous ses ordres 35 vaisseaux et un convoi richissime de 150 navires. Dans la nuit du 11 au 12 avril, le vaisseau le Zélé, matelot d’arrière de la Ville de Paris, aborde le vaisseau amiral. Ce dernier est très peu touché mais le Zélé a le mat de beaupré et la misaine détruits. Il est hors de combat et doit prendre la remorque de la frégate l’Astrée pour continuer. Mais l’escadre de Rodney approche. Dés lors, une question se pose : doit-on abandonner le malheureux vaisseau à son sort ? De Grasse, peut être trop sur de lui suite à ses nombreux succès, préfèrent ne pas l’abandonner et engage le combat malgré son infériorité numérique. Malheureusement, les Français manœuvrent mal et l’amiral n’est pas écouté par certains de ses vaisseaux. Rapidement, les Anglais coupent la ligne de file française en trois endroits et quatre vaisseaux, dont la Ville de Paris, se retrouvent isolés au milieu de la flotte anglaise. Après plusieurs heures de combat, le trois-ponts, démâté et très endommagé, finit par se rendre. On compte 121 tué et 280 blessés. De Grasse, indemne, est fait prisonnier. Libéré, il sera jugé par un conseil de guerre à Lorient. Non condamné, il sera malgré tout totalement écarté.

La capture d’un vaisseau de premier rang est un événement assez unique (si l’on excepte le cas particulier du 118 canons le Commerce de Marseille en 1793). Pourtant, les Anglais n’auront jamais la fierté de l’incorporer dans la Royal Navy. En effet, le 16 août 1782, la Ville de Paris, prise en remorque, est piégée par une tempête près de Terre-Neuve lors de son retour en Angleterre. Le vaisseau disparait dans les flots. On ne compte qu’un seul survivant. C’est la fin de l’histoire de ce magnifique trois-ponts.

Naufrage de la Ville de Paris. Par Thomas Tegg (1808).

Naufrage de la Ville de Paris. Par Thomas Tegg (1808).

Les bâtiments ayant porté le nom de Ville de Paris.

Il existe très souvent une confusion entre les différents vaisseaux à trois-ponts nommés Ville de Paris. Il y en a eu trois :

- Le premier est celui dont vous venons de parler. Vaisseau à trois-ponts français ayant été capturé par les anglais le 12 avril 1782 durant la bataille des Saintes. Il ne reste sous le pavillon britannique que cinq mois puisqu’il coule le 19 septembre de la même année comme nous l’avons vu.

- Le second est un vaisseau de 110 canons anglais. Mis en construction à Chatham Dockyard en 1789 et lancé le 17 juillet 1795. Ce vaisseau est nommé Ville de Paris, nom qui peut sembler a priori étonnant pour un navire anglais, mais qui s’explique finalement assez facilement lorsque l’on connait la destiné du précèdent Ville de Paris. Ce vaisseau participe, sous le commandement de l’amiral Cornwallis, au blocus de Brest. Il est affecté au service portuaire en 1825 et condamné en 1845. Il est à noter que l’amiral anglais Collingwood, vainqueur au coté de Nelson à la bataille de Trafalgar le 21 octobre 1805, meurt à bord de ce vaisseau, semble t’il des suites d’un cancer, le 7 mars 1810.

- Le troisième Ville de Paris est un vaisseau à trois-ponts français de type 118 canons (voir photo ci-dessous). Mis en construction à Rochefort en 1806 sous le nom de Marengo. Il change plusieurs fois de nom : Ville de Vienne en 1807, Comte d’Artois en 1814, et enfin Ville de Paris à partir de 1830. Il est lancé en 1850, ce qui peut paraitre étonnant étant l’année de sa mise en construction. En faite, sous la Restauration, de nombreux vaisseaux mis en chantier durant l’Empire, et non achevés en 1814, seront volontairement laissés sur cale afin de pouvoir être lancés et armés rapidement et à moindre coût en cas de besoin. Transformé en vaisseau mixte, il participe notamment aux opérations en Mer Noire durant la guerre de Crimée en 1854 et 1855. Désarmé en 1865, transformé en transport en 1870, il sert de ponton caserne de l’infanterie de Marine à Toulon de 1881 à 1898. Il est entre temps rayé des listes le 7 février 1882 puis vendu pour démolition le 2 mars 1898.

A ceux-là nous pouvons ajouter que le premier vaisseau à trois-ponts de type 110 canons de Sané, mis en construction à Toulon en décembre 1804, lancé le 8 août 1806 et rayé des listes en avril 1884, devait à l’origine être nommé Ville de Paris. Il sera finalement décidé de baptiser ce vaisseau Commerce de Paris, en hommage aux commerçants de la capitale qui ont financé la construction du bâtiment, puis simplement Commerce le 9 août 1830, pour éviter justement toute confusion avec la Ville de Paris. Ce vaisseau remplacera finalement l’Orion comme bâtiment amiral de l’École Navale sous le nom de Borda.

La Ville de Paris. Lancée à Rochefort en 1850, commandée par Rigault de Genouilly en 1854. Ce navire reçut une machine à vapeur en 1857. Archives du Musée national de la Marine.

La Ville de Paris. Lancée à Rochefort en 1850, commandée par Rigault de Genouilly en 1854. Ce navire reçut une machine à vapeur en 1857. Archives du Musée national de la Marine.

Sources :
- Acerra, Martine. Rochefort et la Construction Navale Française 1661-1815 .
- Boudriot, Jean. Les vaisseaux de 74 à 120 canons.
- Demerliac, Alain. Nomenclature des navires français de 1774 à 1792 .
- Roche, Jean-Michel. Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours.
- Villiers Patrick. La Marine de Louis XVI. De Choiseul à Sartine.

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