La fin du Trocadéro, vaisseau de 1er rang (1836)

Mis en chantier à Toulon en septembre 1813 sous le nom de Formidable. Rebaptisé le Trocadéro en 1823 en hommage à la victoire française sur les révolutionnaires libéraux espagnols à Cadix, le 31 août 1823. Lancé le 14 avril 1824. Radoubé en 1833. Incendié accidentellement le 23 mars 1836 à Toulon. C’est ainsi que l’on peut résumer la pauvre et triste vie de ce trois-ponts de type 118 canons Sané-Borda.

Que s’est-il passé ce 23 mars 1836 ?

En 1824, la Commission de Paris, fixant à dix le nombre de vaisseau de premier rang, précise qu’ils porteront 120 canons. On préfère toutefois se concentrer sur la construction des grands deux-ponts de 100 et 90 canons, et l’on se contente finalement, dans la catégorie des trois-ponts, des 118 canons Sané-Borda, comme le suggérait le baron Tupinier en 1822 dans son fameux mémoire Observations sur les dimensions des Vaisseaux et Frégates de la Marine française. A cette époque, douze vaisseaux de ce type sont à flot ou en construction, la barre des dix vaisseaux de premier rang est donc plus ou moins atteinte.

En 1825 et 1828, sont rayés des listes et condamnés à Toulon le Royal Louis (ex-l’Impérial) et l’Héros. On décide donc, pour pallier à ces pertes, de construire à Brest un vaisseau de 120 canons que l’on prévoit de nommer le Formidable. Mais le projet n’a pas de suite.

Au début des années 1830, six vaisseaux de 118 canons – l’Océan, le Majestueux, l’Austerliz, le Wagram, le Montebello, le Trocadéro – sont encore en service dans la Marine française. Quatre – la Ville de Paris, le Louis XIV et le Friedland et le Souverain – sont volontairement maintenus en chantier, prêt à être armés plus ou moins rapidement en cas de besoin. Bien que la barre des dix vaisseaux de premier rang soit ainsi a peu près atteinte, tous ces vaisseaux sont vieillissants et en mauvais état. Si bien que sur les six premiers navires cités, on décide de n’en conserver que trois – l’Océan à Brest, le Montebello et le Trocadéro à Toulon – jugés mieux conservés que les trois autres. Ces bâtiments, inactifs depuis plusieurs années, ont tout de même besoin d’importantes réparations avant d’être armés.

A Toulon, le radoub – c’est à dire la réparation – du Trocadéro, commencé semble-t-il en 1833, doit se terminer par un doublage de sa coque. C’est durant cette opération que le trois-ponts est détruit par le feu, les 23 et 24 mars 1836.

Suite à la catastrophe, le ministre de la marine ordonne immédiatement « de remplacer le Trocadéro par l’autre vaisseau a trois-ponts, le Souverain, qui se trouve au grand rang, et prêt à être mis en état de commission ». Une enquête est également faite sur les causes qui ont pu amener l’incendie du Trocadéro. Celle-ci, confiée à l’amiral Willaumez, assisté dans ses recherches par le baron Rolland, inspecteur-général des travaux du génie maritime, durera un mois et montrera qu’il n’y a eu ni malveillance, ni négligence. Que s’est il passé donc ?

Le 27 mars 1836, soit trois/quatre jours après les faits, le journal Le Cenceur publie :

« Incendie du Trocadéro. La lettre suivante a été adressée à l’un de nos compatriotes par M. Suquet, élève en médecine attaché au port de Toulon ; les détails qu’elle renferme intéresseront à coup sûr tous nos lecteurs :

"Depuis quelques jours le Trocadéro était dans le bassin pour subir les réparations qui devaient précéder son armement, il avait encore la toiture qui préserve ces bâtiments des injures du temps ; ce matin on a voulu procéder au nettoyage de se quille au moyen du feu. A peine le premier fagot a-t-il été allumé , que la flamme a couru jusqu’au sommet du bâtiment avec une rapidité incroyable, et comparable seulement à celle d’une fusée. Les toiles peintes et goudronnées qui revêtaient la toiture ont bientôt été enflammées, de là quelques étincelles sont tombées dans la cale, et en trois minutes les trois ponts ont brulé. Les flammes s’élançaient en gerbes, par les sabords de tribord et de bâbord. Les personnes seules qui ont été témoins de l’incendie d’un vaisseau peuvent se figurer le spectacle horrible de cette masse de feu ; il ne sortira jamais de ma mémoire : mon poste m’obligeait de rester dans l’hôpital du bagne qui est à 200 pas du bassin et le vaisseau par conséquent brulait devant moi… Mais ce que l’on a vu rarement et ce qui a excité surtout mon admiration, c’est le dévouement des hommes qui étaient là ; les officiers de marine avec les insignes de leurs grades tirant les cordes à coté des galériens, les marins toujours si brave dans le danger grimpant sur les parois de ce navire avec des bouches de pompes sous leurs bras ; ces pompes allaient inondant les travailleurs comme le vaisseau pour rafraichir les uns et sauver l’autre. Les cris des hommes se mêlaient au bruit des flammes, des pièces de bois qui s’écroulaient ; le vaisseau suait par tous les pores, mais le feu qui le dévorait intérieurement triomphait de tous les efforts.

Le moment surtout où le premier pont s’est écroulé sur le second a été quelque chose de beau : la flamme, attisée de nouveau, est montée fière comme pour se rire de ses adversaires et leur montrer leur impuissance. Aussi tous ont été un instant découragés ; mais ce n’a été qu’un étonnement. Les pompes ont repris avec plus de courage ; la flamme et l’eau ont continué leur lutte acharnée, et maintenant il reste quelque espoir de sauver les parois du navire à partir du troisième pont. Mais quelle triste victoire ! J’ai vu hier le navire si beau, n’attendant plus que ses canons, ses hommes, pour marcher fier et respecté, et aujourd’hui le voilà calciné, mort, n’offrant plus qu’une carcasse trouée.

Lorsque je voyais à mes pieds tout ce peuple de travailleurs, ces hommes qui se fiaient à des planches à moitié brulées, au risque de se briser en tombant sur les dalles du bassin, j’aurais voulu descendre pour me mêler à eux ; mais un devoir me retenait heureusement ; mes mains sont restées inactives, et mes soins n’ont pas été réclamés.

Un seul galérien a eu la jambe cassée ; il en sera quitte pour quelques jours au lit. »

Le même jour, on peut lire sur Le Courrier :

« Le canon d’alarme a éveillé ce matin notre population et lui a annoncé un événement sinistre. Le beau trois-ponts le Trocadéro, qui était en réparation dans le bassin de radoub, a été détruit par un violent incendie.

Les ouvriers avaient allumé, comme c’est l’usage, des fagots de bruyère. Le goudron s’est subitement enflammé, le feu s’est communiqué à la toiture, et dans ce moment (3 heures), la moitié du bâtiment, la partie supérieure, a été dévorée par les flammes. Aucune puissance humaine n’eût pu arrêter l’incendie ; on a dû se borner à faire jouer les pompes sur le bâtiment pour amortir l’effet de chaleur qui se faisait sentir à 100 pas, et sur les édifices voisins qui éprouveraient sans cela une dégradation notable.

Depuis 6 heures du matin les autorités maritimes, militaires et civiles sont dans le port pour diriger les opérations et prescrire les mesures propres à éviter les plus grands malheurs.

Jusqu’à présent chacun a bien fait son devoir. »

A la lecture de ces deux articles, on apprend que le vaisseau était dans le bassin de radoub de Toulon. A cette époque, il n’y en a qu’un, celui réalisé par Antoine Groignard entre 1774 et 1778. Le "bassin Vauban" n°2 est alors encore en construction, il sera terminé en 1838. L’illustration censée représenter le Trocadéro en train de brûler (voir plus haut), signée Léon Morel-Fatio, est donc trompeuse sur ce point.

Bassin de radoub n°1 de Toulon. Musée de la Marine (Paris). Le modèle au 1/48e de la frégate la Guerrière y a été placé à la fin du 19e siècle, sous la direction de l’amiral Pâris.

Nous avons dit que l’incendie du Trocadéro s’était déclaré au moment du doublage du navire. Qu’est ce qu’un doublage ? Le doublage d’un navire est une enveloppe que l’on cloue sur sa carène, c’est à dire la partie immergée de la coque lorsque le navire est armé, pour protéger celle-ci des vers marins. Au XVIIIe siècle, ce doublage se fait en bois et a une efficacité limitée. A partir de la fin des années 1770, durant la Guerre d’Indépendance des États-Unis, on commence en Angleterre puis en France à doubler les navires en cuivre, d’abord sur quelques bâtiments bien choisis puis de façon généralisée.

Dans son ouvrage La Marine, Eugène Pacini nous en apprend plus sur le doublage des navires et la fin du Trocadéro. Il écrit :

« Destinés désormais à rester en contact perpétuel avec l’eau salée, les fonds du vaisseau ont besoin d’être protégés contre son action corrosive ; les vers marins, attaquant patiemment de leurs dards, en forme de tarières, les épais bordages de chêne et de hêtre, auraient bientôt percé le bâtiment de mille trous. Les coquillages, les algues marines, s’attachant à la carène, la couvriraient d’une mousse rocailleuse défavorable à sa marche. C’est dans le bassin où l’on a conduit le vaisseau, qu’après l’avoir enduit d’une couche de goudron, recouverte de feutre, on appliquera les feuilles de cuivre mince qui formeront sa dernière enveloppe, son doublage. Ce système a remplacé ce qu’on nommait le mailletage, qui consistait à recouvrir la carène de clous à large tête, qui formaient bientôt une croûte de rouille sur toute sa surface ; ce doublage préservateur avait l’inconvénient d’alourdir le bâtiment. Et, plus d’une fois, le bailli de Suffren vit échapper à la poursuite de ses vaisseaux mailletés ceux de l’escadre de sir Hugues, tous déjà doublés en cuivre.

Avant d’appliquer le doublage, pour assainir le bois et enlever les traînées de brai et de goudron qu’a laissées le calfatage, on commence par flamber le navire : on amasse auprès de la quille, sur des échafaudages étagés sur ses flancs, des combustibles secs et légers auxquels on met le feu. Mais ce n’est pas sans inquiétude, malgré les précautions d’usage, que l’on voit le fruit de tant de travaux, l’objet de tant de dépenses, entouré de flammes qui semblent prêtes à le dévorer. Il y a quelques années à peine, ces craintes, ordinairement vaines, se réalisèrent malheureusement à Toulon, sur un vaisseau à trois ponts le Trocadéro ; on avait omis d’en enlever la toiture provisoire ; la direction ne crut pas nécessaire de retarder, pour le faire, l’opération du flambage ; on passa outre, et le feu, atteignant ces planches légères, réduisit complétement en cendres, malgré les secours les plus empressés, ce superbe bâtiment. »

On comprend de ce texte que préalablement à l’application du doublage, il est nécessaire de chauffer la carène afin de brûler le vieil enduit dont la coque est recouverte. Eugène Pacini, ainsi que les articles de presse de l’époque cités plus haut, précisent que c’est durant cette opération que la toiture mobile du Trocadéro a pris feu, entrainant rapidement la perte du navire.

La responsable de la catastrophe est donc désigné : la toiture mobile, sorte de toit ou couverture que l’on employait dans les arsenaux et que l’on mettait sur le dessus et les hauts d’un bâtiment en construction ou désarmé pour le protéger du mauvais temps et de l’ardeur du soleil.

Le Dictionnaire Universel et Raisonné de Marine d’A. Barginet, publié en 1841, précise : « L’établissement des toitures mobiles a eu, primitivement, pour objet de suppléer à l’insuffisance du nombre des cales couvertes, sur lesquelles les premières ont l’avantage d’accompagner, lors de leur mise à l’eau, les bâtiments qu’elles recouvrent, et, par conséquent, de leur conserver, jusqu’au moment où ces bâtiments recevront leur mâture, l’abri dont nous venons de parler ; mais, d’un autre côté, les toitures mobiles, formées de cabrions de sap et de toile peinte, seront très susceptibles de donner lieu aux plus graves accidents en cas d’incendie. C’est ce qui arrive fréquemment lorsque l’on chauffe la carène des bâtiments ; et c’est ainsi que le vaisseau le Trocadéro a été incendié et consumé entièrement dans l’un des bassins de Toulon, il y a quelques années. »

Le Souverain, 118 canons mis sur cale à Toulon en 1813 et démoli en 1905. Sur cette photographie (probablement prise dans les dernières années de vie du vaisseau), on distingue aisément le toit mobile posé sur le bâtiment.

C’est ainsi que fut perdu l’un des quinze trois-ponts de 118 canons construits par la Marine française. Cette affaire fit parait-il grand bruit au Parlement, qui critiqua sévèrement la Marine et l’importance de son budget, qui était alors pourtant bien modeste…

Sur le même sujet : L’incendie du Trocadéro à Toulon (1836).

About these ads

3 réflexions sur “La fin du Trocadéro, vaisseau de 1er rang (1836)

  1. Très beau texte et de belles explications techniques sur un domaine qui m’est inconnu.J’ aimerais encore vous lire ,le monde de la mer est trop inconnu "aux terriens" que nous sommes.
    Bravo et merci

    Isabelle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s