Des femmes à Trafalgar !

Jusqu’au XVIIIe siècle, bien qu’il ait existé de nombreuses femmes pirates plus ou moins célèbres (Alvilda, Mary Read, Anne Bonny, Grace O’Malley, etc.), les femmes n’étaient en principe pas tolérées à bord de la plupart des bâtiments de mer. Pour les marins, une présence féminine sur un navire portait malheur. Pour les autorités, à l’image des terribles sirènes d’Ulysse, la présence de femmes à bord ne pouvait engendrer que frustrations et jalousies, et entrainer la perte de l’équipage. L’ordonnance du 15 avril 1689 régissant la Marine précisait ainsi dans son article 35 : « Sa Majesté défend aux officiers de ses vaisseaux de mener des femmes à bord pour y passer la nuit ou pour plus longtemps ». On sait par exemple que l’amiral Yves de Kerguelen fut jugé et condamné en 1775 pour avoir (entre autre) fait embarquer clandestinement sa jeune maîtresse à bord de son navire. A partir de la fin du XVIIIe siècle, cependant, les choses commencèrent à changer et les femmes furent de plus en plus acceptées sur les navires de guerre.

Un marin anglais, William Robinson, raconte ainsi dans ses mémoires publiés en 1836 que durant la bataille de Trafalgar (21 octobre 1805), une jeune Française embarquée sur le 74 canons l’Achille fut sauvée de la noyade par une embarcation anglaise. Prénommée Jeannette, la rescapée raconta que peu avant la bataille, les femmes présentes sur les vaisseaux français furent envoyées à terre pour leur sécurité. Ne voulant pas quitter son mari, marin sur l’Achille, elle se déguisa en homme et resta sur le navire. Pendant le combat, l’Achille prit feu et explosa. Son mari fut tué. Quant à Jeannette, repêchée entièrement nue, elle fut vêtue et réconfortée à bord du HMS Revenge. Elle fut débarquée peu de temps après à Gibraltar.

Fait relativement méconnu, de nombreuses femmes étaient présentes sur les bâtiments de l’escadre de l’amiral Villeneuve en 1805. Un certain nombre reçurent en effet une autorisation officielle pour suivre leurs maris. Dans son remarquable ouvrage Trafalgar, Rémi Monaque nous donne plusieurs exemples de cas de présence féminine à bord des vaisseaux français. A bord du Bucentaure, le lieutenant Mallet, commandant de la 3e compagnie d’ouvriers du corps impérial d’artillerie, est admis avec son épouse à la table de l’état-major. Le couple débarque d’ailleurs à Fort de France. Sur le Duguay-Trouin, c’est toute la famille du fusilier Pascal Donnet qui est admise à bord : sa femme et sa fille, toutes deux prénommées Antoinette, et son fils Antoine. A bord du Neptune, Thomas Benoit, sergent de grenadiers au 16e régiment de ligne, est accompagné de son épouse Françoise et de leur fille Julie. Sur le même navire est également accepté l’épouse, Catherine, du grenadier Nicolas Gauchenot. Sur l’Indomptable, se trouve l’épouse et les deux enfants de l’aide-canonnier d’Arbes, originaire de Martigues.

Si plusieurs de ces femmes furent débarquées aux Antilles ou à Cadix avant la bataille, un certain nombre de passagères clandestines participèrent aux combats, à l’image de Jeannette. Sur le Bucentaure par exemple, Babet Pellen et Catherine Jouve, respectivement originaires de Marseille et de Bormes, ont fait semble t’il toute la campagne à bord du 80 canons, et ont survécu à la bataille.

deux femmes dans le VictoryLa présence de femmes à bord des navires anglais est également attestée. Comme dans la marine française, certaines d’entre elles – épouses de marins ou de soldats – étaient en situation parfaitement régulière et figuraient sur les rôles d’équipage. D’autres, assez nombreuses, étaient en revanche des passagères clandestines. Il s’agissait, pour la plupart, de filles restées à bord suite à une escale du bâtiment. L’amirauté s’inquiéta pendant un temps de cette situation, non pas pour des motifs de moralité mais pour la consommation excessive d’eau douce que leur présence entrainait. En 1796, il fut ainsi demandé aux officiers de surveiller strictement le comportement des femmes présentes à bord des navires et d’interdire le gaspillage d’eau ou son utilisation impropre (il était notamment interdit de laver ses vêtements à l’eau douce).

On l’imagine, la vie à bord devait être particulièrement difficile. Les épouses devaient partager les hamacs (ou les cabines pour les officiers) et les rations de nourriture avec leur mari. Elles ne devaient surtout pas gêner ou perturber le travail des marins. Pour autant, elles ne restaient pas inactives ! Leur rôle était généralement de nettoyer le linge du bâtiment ou de servir l’officier commandant, soit en tant que servante, soit en tant que cuisinière. Pendant les combats, elles soignaient les blessés et assistaient le chirurgien du navire. Dans le célèbre et grand tableau de Daniel Maclise The Death of Nelson, on peut ainsi distinguer deux femmes venant en aide à un blessé (à droite). Selon des témoignages, certaines participèrent même au combat.

A Trafalgar, il semble que le nombre de femmes présentes à bord des bâtiments anglais aient été relativement important. Dans son ouvrage Nelson’s Navy, l’historien britannique Brian Lavery écrit en effet qu’à la fin des années 1840, deux femmes affirmant avoir participé aux batailles d’Aboukir et de Trafalgar postulèrent pour la Naval General Service Medal. Celles-ci furent déboutées de leur demande par le Conseil de l’Amirauté, qui craignait de créer un précédent, compte tenu "des cas innombrables" que la marine risquait d’avoir à examiner si jamais la médaille leur était décernée.

The Death of Nelson. Par Daniel Maclise.

A lire sur le sujet : Les femmes et la mer au temps de la voile, par Alain Clouet. Chronique d’Histoire Maritime, juin 2012.

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3 réflexions sur “Des femmes à Trafalgar !

  1. Je ne connaissais pas cet épisode sur les femmes à Trafalgar. Mais il est évident qu’il y a toujours eu des femmes à bord, plus ou moins clandestinement, comme je l’explique dans mon article sur "Les femmes et la mer au temps de la voile" in "Chronique d’histoire maritime, juin 2012".

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